Engins explosifs improvisés: la menace invisible qui tue après la guerre

1 octobre 2026 /  Orlane Lagarde
Les engins explosifs improvisés (EEI), souvent appelés «IED», sont des engins explosifs qui n’ont pas été fabriqués selon des procédés de production militaire classiques, mais assemblés à partir de matériaux facilement disponibles, tels que des composants commerciaux et des objets du quotidien. En 2024, ces engins ont fait 5'268 victimes civiles dans 41 pays.

De quoi parle-t-on exactement?

Un engin explosif improvisé (EEI) est un dispositif fabriqué de manière artisanale, à partir d’objets du quotidien, en dehors de toute production commerciale ou militaire conventionnelle. On utilise ce qu’on trouve: du matériel électrique basique, des contenants de récupération.

Les EEI sont généralement fabriqués par des groupes armés non étatiques et peuvent être utilisés de différentes manières. Certains peuvent ainsi être qualifiés de mines improvisées ou artisanales, s’ils ont été conçus pour fonctionner de manière similaire aux mines antipersonnel ou antivéhicules conventionnelles.

Pourquoi ces engins posent-ils un problème majeur?

Les mines et engins explosifs conventionnels, produits selon des spécifications normalisées, se déclenchent selon des mécanismes connus permettant aux démineur·euses d’identifier clairement la menace avant de la neutraliser. Les mines et armes conventionnelles ont des usages ainsi que des paramètres de fonctionnement définis et connus, et leur déploiement répond à des méthodes spécifiques. Avec les engins explosifs improvisés, cette prévisibilité disparaît. Chaque engin est imprévisible, et le mécanisme de mise à feu ou de déclenchement, les explosifs et les composants utilisés peuvent introduire des milliers de variations, connues ou inconnues, dans son fonctionnement et ses effets. La forme, la taille, les matériaux, le système de déclenchement varient d’un fabricant à l’autre, voire d’un engin à l’autre.

En Irak, par exemple, le groupe État islamique a produit des centaines de milliers d’engins explosifs improvisés. Les charges explosives étaient fabriquées à base d’engrais agricoles, alimentées par de simples piles de 9 volts et logées dans des jerricans ou des récipients en plastique pour huile de palme ou des enveloppes métalliques lourdes conçues pour provoquer des effets de fragmentation. Certains de ces engins ont été conçus avec si peu de métal qu’ils ne peuvent pas être détectés par les détecteurs standards.

Un type d’engin explosif improvisé (EEI) fréquemment rencontré en Irak. Ce type de récipient, produit en masse dans des usines locales à partir de plastique fondu, semblable à un contenant alimentaire, est rempli d’explosif artisanal. Il contient un détonateur à pression placé sous le couvercle, qui déclenche l’explosion lorsqu’une pression est appliquée.

Tant que ces menaces n’ont pas été neutralisées, des zones entières parsemées d’EEI restent inaccessibles. Les familles déplacées ne peuvent pas rentrer chez elles. Les terres agricoles ne peuvent pas être exploitées. Les écoles, les hôpitaux et les routes restent contaminés et les dangers pour les communautés sont toujours présents.

Anatomie d’un engin explosif improvisé:

Malgré leur diversité, les engins explosifs improvisés reposent sur cinq composants de base: une charge explosive, un détonateur ou explosif primaire, un système de déclenchement, une source d’énergie et un contenant. Ce qui varie, c’est la nature de chacun de ces éléments et la manière dont ils sont assemblés.

Certains dispositifs sont d’une simplicité redoutable: une petite plaque de métal sensible à la pression est fixée sur une barre de bois et reliée à un initiateur et une charge principale alimentée par une batterie peut suffire. En marchant sur la plaque, la victime déclenche involontairement l’explosion. D’autres EEI intègrent des systèmes plus sophistiqués, activés à distance par téléphone portable, télécommande, minuteur. Cette diversité est précisément ce qui complique le travail des équipes de déminage. 

Leur apparence peut être celle d’un objet anodin. Dans certaines zones de conflit, des EEI ont été dissimulés dans des jouets, des appareils ménagers, sous des portes ou dans la végétation. C’est cette capacité à se fondre dans l’environnement qui en fait une menace aussi sournoise. Le risque associé à un EEI ne dépend pas uniquement de sa conception; la cible visée et les méthodes d’implantation contribuent également à la complexité de la menace.

Simple micro-interrupteur de métal attaché à une planche de bois. Ce déclencheur est généralement placé sous un objet attrayant ou sous un conteneur rempli d’explosifs. Lorsqu’une personne soulève l’objet, la pression est relâchée et déclenche l’explosion.

Comment les démineurs neutralisent ces menaces?

Face à un engin explosif artisanal, le protocole de déminage classique ne suffit pas. La première étape est toujours une analyse approfondie des circonstances, de l’environnement, la cible, la taille et les caractéristique de l’engin et sa localisation. Cette étape nécessite généralement une excavation partielle de l’engin. Il est en effet crucial de comprendre le plus possible son fonctionnement avant de tenter quoi que ce soit. Quels sont la forme et le type de déclencheur? Quelle est la charge et son effet? Où les éléments sont-ils localisés précisément? 

Certains engins improvisés intègrent en outre des déclencheurs additionnels ou des mécanismes anti-manipulation qui visent le démineur lui-même. Celui-ci doit donc être particulièrement vigilant et anticiper tous les imprévus. Une formation spécialisée est nécessaire pour mener à bien ce travail en toute sécurité. 

Lors des opérations de neutralisation des EEI, la priorité est toujours de protéger les vies, puis les infrastructures, avant de procéder à la collecte des éléments de preuve et de rétablir la situation à la normale. La démarche privilégie systématiquement l’utilisation d’outils et de moyens à distance (véhicules ou plateformes téléopérés), ainsi que de moyens semi-distants (cordes, poulies et dispositifs de fixation) pour effectuer toute intervention. La manipulation et les interventions manuelles sont déconseillées et réservées uniquement aux situations d’urgence critiques dans lesquelles une vie est en danger.

Les EEI peuvent également faire l’objet d’une surveillance à distance par leurs auteurs, afin de mieux comprendre la réaction des cibles visées et le déroulement des opérations de neutralisation. Dans les environnements non permissifs, des mesures supplémentaires sont donc nécessaires pour éviter que les procédures et méthodes de neutralisation ne deviennent prévisibles. Il peut notamment être nécessaire, dans de nombreux cas, de s’abstenir de filmer et de rendre publiques les procédures et méthodes de neutralisation. À terme, la diffusion de telles informations peut mettre en danger les démineurs.

Découvrez des images prises par drone en Irak

Un cadre international pour encadrer les opérations

Il n’existe pas de réponse opérationnelle unique qui soit adaptée à tous les EEI. Les capacités requises pour traiter un engin improvisé en toute sécurité dépendent de la nature et de la complexité de l’engin, de l’environnement général de la menace et des circonstances dans lesquelles celui-ci est découvert.

Pour les organisations de lutte antimines, les Normes internationales de l’action contre les mines (NILAM/IMAS), notamment la norme IMAS 09.31 relative à la neutralisation des engins explosifs improvisés, constituent un cadre international important. Elles définissent des exigences et fournissent des orientations dans des domaines tels que les responsabilités organisationnelles, les compétences du personnel, la formation, les équipements, l’accréditation et le contrôle de la qualité des opérations. Les NILAM visent à soutenir l’élaboration de normes nationales et de procédures propres à chaque organisation, adaptées aux menaces rencontrées dans chaque contexte opérationnel.

La complexité des menaces liées aux EEI peut varier considérablement, et les opérations menées dans un environnement stable, après un conflit, contre des engins abandonnés sont fondamentalement différentes de celles conduites dans un environnement où la menace est active ou hostile. La réponse appropriée doit toujours être déterminée sur la base d’une enquête approfondie, suivie du recours à du personnel, à des équipements et à des procédures adaptés à la menace. Lorsqu’un engin ou une situation dépasse les capacités évaluées et autorisées d’une organisation, il convient de ne pas poursuivre l’intervention, mais d’interrompre la tâche et de la confier à une capacité disposant des qualifications et des équipements appropriés.

La FSD mène des opérations de neutralisation des EEI uniquement dans des paramètres opérationnels clairement définis. Ses procédures, sa formation, sa supervision et ses dispositifs de gestion de la qualité sont adaptés aux menaces et aux environnements dans lesquels ses équipes sont autorisées à intervenir, et les activités sont menées conformément aux exigences nationales applicables et aux dispositifs d’accréditation en vigueur. Les normes internationales constituent une base et un cadre de référence importants, mais la sécurité des opérations d’IEDD dépend en définitive de l’adéquation entre la menace, l’environnement opérationnel, les compétences du personnel, les équipements et les procédures et la tâche à accomplir. Le standard complet est consultable sur mineactionstandards.org.

L’étendue du problème en chiffres

Les données de l’Explosive Violence Monitor dressent un tableau préoccupant. Les engins explosifs improvisés ont été recensés dans 41 pays en 2024, causant 5’268 victimes civiles. Ces données sous-estiment probablement la réalité: de nombreuses victimes ne sont pas recensées dans les zones de conflit, et certaines régions restent inaccessibles aux équipes d’évaluation.

En un coup d’œil
41
pays où des accidents liés à des EEI ont été recensés en 2024
5’268
victimes civiles d’EEI comptabilisées en 2024
+25’000
EEI localisés et détruits par la FSD en Irak depuis 2016

Ce que fait la FSD

L’Irak constitue le principal contexte dans lequel la FSD a été confrontée aux engins explosifs improvisés. Depuis 2016, les démineurs de la FSD, spécialement formés à ce type de menace, ont localisé et neutralisé plus de 25’000 EEI dans le pays.

Quelle différence entre une mine antipersonnel classique et un engin explosif improvisé?

Une mine classique est produite industriellement selon des standards militaires. Un engin explosif improvisé est fabriqué à la main, avec des matériaux de récupération. Son apparence, sa composition et son fonctionnement sont imprévisibles, ce qui le rend plus difficile à détecter et à neutraliser.

Combien de pays sont touchés par les engins explosifs improvisés?

Selon le Explosive Violence Monitor 2024, les engins explosifs improvisés (dont les mines artisanales) ont été signalés dans 41 pays.

Combien coûte le déminage?

La fabrication d’un engin explosif improvisé peut coûter seulement quelques francs, mais le localiser et le neutraliser revient beaucoup plus cher. Selon la complexité du terrain, l’accessibilité de la zone et la nature de l’engin, le coût peut varier de plusieurs centaines à plusieurs milliers de francs par dispositif.

Les mines artisanales sont-elles interdites par le droit international?

Les mines improvisées sont interdites par la Convention d’Ottawa si elles sont conçues pour fonctionner de la même manière que des mines antipersonnel. L’utilisation d’autres types d’EEI est également encadrée et souvent interdite par le droit international humanitaire (DIH).